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Les Méthodes d’Action dans le voyage héroïque

 

par Laurent QUIVOGNE.

 

Le voyage héroïque est un séminaire que je coanime avec mon complice Alain Pascail. Le titre complet est : « Le voyage héroïque : développez votre puissance d’entreprendre ». Il s’adresse à ceux qui ont envie de clarifier leur envie d’entreprendre, quelle que soit leur situation : qu’ils aient un projet d’entreprise ou qu’ils aient envie de développer, voire de réinventer leur entreprise existante. Qui plus est, nous envisageons ce mot d’entreprisedans le sens le plus vaste : non seulement une société commerciale mais tout projet qui a un impact sur l’environnement du porteur. Dans cette perspective, même fonder une famille est une entreprise puisqu’il s’agit bien de se montrer… entreprenant !

Raconter une histoire

La trame sur laquelle nous nous appuyons est issue des travaux de l’anthropologue Joseph Campbell qui a conçu une sorte de théorie unifiée des contes, mythes, légendes, bref des histoires humaines. Cette théorie, qui date des années 50 et exposée dans l’ouvrage de Campbell, Le héros au mille et un visages, a eu deux développements importants. Dans le développement personnel d’abord, avec une offre importante sous le nom du Voyage du héros– et dont notre stage est une sorte d’avatar – et dans le cinéma. Un homme, Christophe Vogler, s’est en effet emparé des travaux de Campbell pour concevoir un Guide du scénaristequi a eu un retentissement si important que la plupart des films d’Hollywood sont plus ou moins construits sur cette trame, spécialement les films d’aventure mais aussi dans d’autres genres. Les premiers étant plus illustratifs des propos de l’anthropologue.  Notons par exemple l’emblématique Star Warsqui est un cas d’école, puisqu’il se dit que Georges Lucas a suivi à la lettre la trame de Joseph Campbell.

Ce qui nous intéresse d’abord, Alain Pascail et moi-même, c’est le schéma narratif qu’apporte cette trame. Il nous permet non seulement d’emmener les participants dans une histoire puisque le stage lui-même est construit à l’aide de cette trame ; mais il permet également aux participants d’inscrire leur propre histoire dans cette même trame.

On peut dire que la trame de Campbell fournit à chacun une cartographie du processus dans lequel il est engagé.

Ce premier bénéfice se manifeste de deux façons :

  • Les participants se sentent rassurés de constater que leurs propres difficultés obéissent à une certaine logique
  • « Je ne suis pas seul », peuvent-ils se dire en constatant que leur parcours a des similarités avec celui d’Ulysse ou de Luke Skywalker (au choix de chacun !)

La trame de Campbell est une façon de rendre visible le processus de chacun d’entre nous. Elle constitue donc un support à l’action.

Une brève description de la trame du voyage

La trame, quelque peu simplifiée, de Christophe Vogler, qui se prête à l’écriture d’histoires et dont nous nous servons, peut s’inscrire dans un cycle de 12 heures, sur une horloge, où chaque heure représente une étape. Nous la décrivons ici brièvement pour une meilleure compréhension du sujet.

Midi : le monde ordinaire ; le départ de toute histoire, la planète Tatouine dans Star Wars, la maison familiale dans le Petit Poucet et l’aujourd’hui et maintenant dans notre situation du moment pour chacun d’entre nous. Une heure, l’appel : tantôt la voix du destin, tantôt notre voix intérieure qui nous pousse à l’action, à agir contre tout ce qui, dans le monde ordinaire, nous déplaît ou nous insatisfait. L’appel est intérieur ou bien peut prendre la forme d’un messager – Obi-Wan dans Star Wars – d’un accident de la vie, d’une rencontre… Deux heures, c’est le temps du refus, le temps de se dire que ce monde ordinaire n’est pas si mal, que « le jeu n’en vaut pas la chandelle ». À trois heures, quand le héros a surmonté ses raisons de refuser, c’est le temps de l’apprentissage, parfois avec un mentor, tel Yoda qui apprend à Skywalker l’art du combat. A quatre heures, c’est l’entrée dans le monde extraordinaire ; un monde qui n’est pas meilleur que le monde ordinaire, mais qui est un monde de transformation, souvent plein de périls. L’espace dans Star Wars, la forêt dans le Petit Poucet. Le passage du seuil de ce monde est surveillé par des gardiens, nos gardiens qui, généralement, veulent notre bien. Le gardien, c’est votre mère qui vous interdisait de traverser la rue, tant que vous n’aviez pas la maturité nécessaire ; le gardien, c’est la coquille de l’œuf qui protège le poussin tant que celui-ci n’a pas la colonne vertébrale et le bec assez solides pour sortir ; le gardien, ce sont ceux qui s’inquiètent d’où vont vous emmener vos projets, tant que vous ne les aurez pas convaincus de votre détermination et de vos capacités.

Vient le temps des péripéties : cinq heures, les rencontres, amis, alliés mais aussi adversaires et ennemis ; six heures, l’approche de l’endroit le plus dangereux : l’étoile noire dans Star Wars, le Mordor dans le Seigneur des anneaux, la maison de l’ogre dans le Petit Poucet et, sommet de l’action à sept heures, l’épreuve suprême qu’on appelle rencontre avec le dragon, tant le combat du chevalier et du dragon dans les contes est emblématique de ce temps, à la fois confrontation avec le danger le plus grand mais aussi rencontre entre le héros et sa propre part d’ombre ; le dragon n’est si dangereux que parce qu’il puise ses forces dans le cœur même du héros. Ainsi le célèbre « Je suis ton père » du méchant Dark Vador au héros dans Star Wars illustre-t-il ce point : le sang de celui que Luke Skywalker voyait comme le mal absolu, coule dans ses veines.

Huit heures, la récompense : trésor, amour, philtre, apprentissage, la liste est infinie. Neuf heures, le chemin du retour, souvent le climaxdes films, car le monde extraordinaire tente d’empêcher le héros d’emporter sa récompense et jette ses dernières forces à le rattraper ou le détruire. Dix et onze heures : les étapes de transformation. Personne ne vit une telle aventure sans être transformé soi-même et l’aventure n’a de sens que si ce qu’on y a trouvé – la récompense – sert à transformer le monde ordinaire d’où l’on vient.

Minuit, le monde ordinaire à nouveau, mais un nouveau monde, différent de celui de départ, un nouveau statu quoqui va servir, plus tard, de point de départ à un nouveau cycle, à une nouvelle aventure, à de nouvelles transformations.

Méthodes d’Action et voyage

Il y a dans le mariage entre l’action et le voyage quelque chose de naturel. Impossible d’aller voir du pays sans se lever de sa chaise. D’ailleurs le cycle pourrait tout aussi bien être utilisé pour décrire une séquence de Méthode d’Action : si je me mets au travail, avec un coach ou un thérapeute, c’est bien qu’il y a de l’insatisfaction dans mon monde ordinaire du moment, qu’elle soit une douleur ou une frustration, quelque chose à réparer ou une envie d’aller de l’avant.

En disant « levez-vous », le facilitateur émet un appel. En nous se manifeste, même de façon discrète et subtile, une forme de refus : « j’étais bien assis ». Évidemment, la plupart du temps, je vais me lever et répondre à l’invitation. Les échauffements peuvent très bien être considérés comme une méthode d’apprentissage et l’entrée dans le psychodrame ou le sociodrame comme l’entrée dans une sorte de monde extraordinaire puisque, à coup sûr, il s’agit bien pour nombre de personnes qui n’ont jamais pratiqué les Méthodes d’Action jusque-là, d’une chose un peu extraordinaire, pour ne pas dire bizarre. Nous pouvons imaginer que les gardiens peuvent se manifester sous forme d’idées reçues : ça ne se fait pas, c’est ridicule, autant d’a priorihérités de notre histoire.

Après quoi, le travail implique en effet des rencontres, des échanges, puis l’approche de l’endroit dangereux, c’est-à-dire en effet des zones aveugles ou obscures de notre être. Il n’est pas toujours de tout repos de travailler sur soi. L’épreuve suprême est bel et bien cette rencontre avec notre part d’ombre et la récompense est cet insightque nous espérons récolter. Le chemin du retour correspond au « dérôlage », car il faut sortir du monde extraordinaire (dans les films, le héros est souvent couvert de sang ou de poussière, comme s’il s’agissait d’une nouvelle naissance). Enfin, tout ceci n’a de sens que parce ça nous transforme, nous, notre vision du monde et, par voie de conséquence, notre réalité.

L’utilisation des Méthodes d’Action dans le « voyage »

Faisons maintenant un zoom sur l’une des étapes du voyage, le passage du seuil du monde extraordinaire, avec ses gardiens. Rappelons qu’il s’agit, dans les histoires, de l’entrée dans l’aventure : le pays des merveilles d’Alice, Oz pour Dorothy dans le magicien d’Oz ou… un nouveau pays pour un voyageur, une nouvelle entreprise et même la vie en couple ! Ça n’est d’ailleurs pas tant le pays, l’entreprise, le couple qui constituent le monde extraordinaire que les tribulations de l’installation et des débuts. J’entends ainsi qu’on sortira du monde extraordinaire, ce temps de changements et de périls, sans nécessairement quitter le pays, l’entreprise, le conjoint.

Les gardiens sont ceux qui nous empêchent de franchir le seuil du monde des transformations, la plupart du temps avec les meilleures intentions du monde.

Comme pour la coquille d’œuf, il n’y a aucune malveillance, aucune complaisance, ils se contentent « d’être là » en attendant que leur protégé soit prêt à éclore.

Il ne s’agit donc pas d’ennemis. En pratique, nous retrouvons souvent : le père ou la mère, le conjoint, soi-même. C’est là que se manifestent souvent des idées reçues : « je ne suis pas capable ; c’est trop dangereux, trop risqué ; on ne doit pas quitter la proie pour l’ombre. »

Le protocole du passage des gardiens

Le protocole est joué sur la base du volontariat, avec un processus de psychodrame.

Le protagoniste entre en scène, accompagné d’un coach (coach accompagnateur). L’autre coach s’occupe du reste du groupe et des autres acteurs. Le coach accompagnateur fait rappeler au protagoniste son appel, qui a été travaillé et exprimé préalablement, après l’avoir affiché au fond de la pièce. Il lui fait exprimer ensuite les freins qui l’empêchent (plus ou moins) de se lancer dans l’entreprise. Pour les besoins de la mise en scène, il lui demande d’imaginer qui pourrait représenter tel ou tel frein. En effet, parfois, la personnification est évidente (« mon mari ou ma femme ne veut pas que je me lance. ») ; parfois elle l’est moins (« ça n’est pas dans la culture de la famille »).

En général, nous faisons le travail pour deux freins et le coach accompagnateur fait choisir au protagoniste deux personnes qui vont représenter ces freins.

Les deux personnes sont placées derrière une ligne matérialisant le seuil du monde extraordinaire, entre le protagoniste et le fond de la pièce où se trouve affiché l’appel.

Ensuite, le coach accompagnateur fait exprimer au protagoniste la formulation dont peut user chacun des gardiens à son encontre : « Tu n’as jamais été capable de réussir quoi que ce soit ; tu t’es planté à chaque fois ; c’est trop risqué ; etc. »

Vient le moment de la confrontation, où le protagoniste s’entend dire les phrases qu’il a lui-même élaborées. Puis il répond. Ensuite, le deuxième coach fait exprimer l’éprouvé des gardiens, ce qu’il se passe pour eux, l’envie éventuelle qu’ils ont de laisser passer le protagoniste ou, au contraire, le désir qu’ils peuvent avoir de le protéger par peur qu’il aille « au casse-pipes ».

Au besoin, le coach accompagnateur se retire dans un coin de la pièce, appelé « espace méta », en dehors du champ de l’expérimentation mais toujours en présence du groupe, pour échanger sur ce qu’il se passe, sur l’éprouvé, sur le cheminement, sur la posture, la respiration, etc.

Au bout d’un certain temps, le protagoniste finit par passer le seuil : les gardiens le laissent passer. Il ne s’agit pas tant d’être certain qu’il est tout à fait prêt mais de constater que quelque chose a changé dans sa posture : mieux alignée, plus convaincante, plus rassurante.

Quelques vignettes de passage du seuil

Note : les prénoms ont été changés.

Philippe

Philippe est tétanisé devant sa mère – la participante qui la représente. Il lui a fait dire qu’il n’était capable de rien. Il a envie de protester, de montrer sa colère mais rien ne sort : il se retient au point de vibrer de tout son être. Il transpire même, bien que la chaleur dans la pièce, en plein hiver, ne soit pas très élevée. Je le vois tendu comme un arc, très raide, presque courbé vers l’arrière au point de trembler de tout son être.
En espace méta, nous avons travaillé sur :

  • Trouver des appuis : la posture tendue ne favorisait pas l’équilibre
  • La représentation et la nouveauté : Philippe n’est plus un petit garçon devant une mère autoritaire.

Après ce travail – et quelques tentatives – Philippe a pu se présenter devant ses gardiens et énoncer d’une voix claire, précise et posée – sans reproche – ses projets et la conscience qu’il avait des risques qu’il prenait, l’assurance qu’il pouvait donner des limites qu’il se donnait lui-même dans l’entreprise.

Christine

Christine se porte tout de suite volontaire ; elle a identifié son appel. Nous identifions des gardiens, notamment son associé. Mais, quand je lui demande de formuler ce que le gardien peut lui dire, elle me dit qu’elle n’a pas peur, qu’elle n’a pas de freins, que seul son gardien en a. Elle a beaucoup travaillé sur elle-même, précise-t-elle, elle n’a plus peur de rien et comprend qu’il s’agit du problème du gardien, non le sien. Elle m’assure qu’elle sait ce qu’il ressent mieux que lui-même ne peut le savoir. Je ne suis pas loin de penser à de la toute-puissance.

Le travail est pour moi très laborieux, très long. Le groupe va vivre un moment de « vide », voire « d’ennui » à cette occasion et s’en plaindra ensuite. À mots à moitié couverts, il se dit que Christine n’a pas joué le jeu. C’est ce aussi à quoi je la confronte : pourquoi s’est-elle présentée pour travailler si elle n’a peur de rien. Je m’appuie aussi sur l’éprouvé du gardien qui se sent annihilé et a le sentiment de voir ses sentiments réels confisqués par Christine quand elle prétend mieux savoir que lui ce qu’il ressent.

Finalement, le travail aboutit à une reconnaissance de l’existence « autonome » de l’autre. Ce n’est que le lendemain, lors d’une autre séquence que Christine se laissera toucher par la situation et fera un beau témoignage dans ce sens à la fin.

Jean-Marc

Jean-Marc fait face à forte partie : son père et lui-même ; deux hommes puissants qui s’opposent à son envie de déploiement. Le travail de coaching à plusieurs reprises améliore peu à peu la situation en lui permettant d’être moins démuni face à ces redoutables gardiens.

Ce qui va se produire est néanmoins inattendu car, spontanément, du soutien se manifeste dans le groupe, avec des participants qui vont venir se placer derrière lui en lui posant la main dans le dos, juste en dessous de l’épaule, de part et d’autre.

En conclusion, Jean-Marc dira que ce stage lui a permis de revisiter la notion d’aide : accepter de demander, accepter de recevoir de l’aide.

Conclusion

Le voyage héroïque ne se résume pas au passage des gardiens. Cette séquence est néanmoins emblématique de l’ensemble au sens où elle en constitue – avec l’épreuve suprême le deuxième jour – un moment fort.

Cette séquence est aussi emblématique de ce à quoi nous invite la voie humaniste, en particulier la Gestalt qui constitue notre socle théorique : une rencontre authentique avec notre environnement, au delà des représentations que nous pouvons en avoir, en nous invitant à cultiver l’incertitude, moyen redoutable pour surmonter les idées reçues.

La surprise pour nous, quand notre intention était de travailler spécifiquement sur l’appel et sur les résistances à cet appel, fut de découvrir que l’invitée surprise de ces groupes a été la gratitude de chacun envers le groupe, pour le soutien, souvent inattendu et non provoqué, que beaucoup ont trouvé à l’occasion de ce voyage et des difficultés qu’ils y ont rencontré.

La mise en œuvre des Méthodes d’Action nous semble un élément clé de cet engagement : ça ne serait à coup sûr pas la même chose de vivre ces expériences en restant assis sur une chaise. La mobilisation corporelle facilite la mobilisation émotionnelle et une meilleure assimilation de l’expérience en même temps qu’une émergence facilité d’éventuelles prises de consciences.

Le voyage commence là où le héros se lève de sa chaise.

 

Pour en savoir plus :

Une explication de la trame de Campbell dans notre séminaire : http://www.lqc.fr/2017/01/01/le-voyage-secrets-de-preparation/

Le détail du stage : http://www.lqc.fr/le-voyage-heroique/

Alain Pascail a occupé des postes de management dans de grands groupes internationaux avant de créer une startup. Il est coach certifié depuis plusieurs années. http://www.pelios-coaching.com/fr

Laurent Quivogne a été entrepreneur dans le secteur du Web, très impliqué dans des créations de startups. Coach en entreprise, en individuel et en collectif. Il est aussi auteur. http://www.lqc.fr

 

Note :

Illustration: Eilean Donan castle, de Marlene Patrick

 

Pour citer cet article :

Quivogne, L., (2018). Les Méthodes d’Action dans le voyage héroïque. Journal Relation et Action. [Consulté le …]. Disponible à l’adresse: https://www.odef.ch/relation-action/les-methodes-daction-dans-le-voyage-heroique/

 

 

 

 

Date de publication : 15 mai 2018

© Copyright Institut ODeF: Journal Relation et Action, Genève