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Goûter au psychodrame : parlons-en !

Goûter au psychodrame : parlons-en !

par Vincent CHAZAUD.

C’est par un après-midi froid et brumeux de novembre que je me suis rendu sur les hauts de Bonneville (Haute-Savoie), à l’invitation de Norbert Apter, formateur à l’ODeF. Le but : assister à un psychodrame en tant qu’acteur et descripteur, lors d’un séminaire de formation composé de futurs psychodramatistes. On n’est jamais mieux décrit que par l’autre, certes, mais qu’en est-il de le faire après y avoir pris part ? Car l’enjeu est là : « montrez-moi », disait Jacob Levy Moreno, théoricien du psychodrame, et non uniquement « parlez-moi ». Me voilà donc dans une situation paradoxale : coucher sur papier une expérience basée principalement sur l’action, la gestuelle et l’interaction physiques.

De l’importance insoupçonnée de l’échauffement

Comme je m’y attendais, l’espace est une salle relativement grande pour notre groupe, constitué d’une bonne dizaine de personnes. Les tables sont inexistantes, les chaises laissent rapidement leur place à un espace dégagé, le sol est à peine recouvert d’un fin tapis. Les appareils électroniques sont relégués, au mieux, au mode silencieux, au fond d’un sac dans le coin de la salle. C’est qu’une participation à 100% va bientôt m’être demandée.

Tout psychodrame commence par un échauffement. Par ce terme, entendons en fait un échauffement interrelationnel : tous les participants sont invités à se dévoiler aux autres, d‘une manière toujours différente. Aujourd’hui, l’une des participantes propose que chacun se définisse – en plus de se nommer, évidemment – en fonction d’un geste qu’il aura choisi et brièvement commenté. Réunis en cercle et se faisant face, mes compagnons de route du jour se prennent au jeu et, tandis que certains optent pour une définition d’eux-mêmes relativement classique, d’autres rivalisent d’inventivité pour ce qui me semble jusque là un exercice introductif de cour d’école – déformation professionnelle oblige. Dans une seconde étape, les participants sont invités à se déplacer dans la salle, à aller à la rencontre de l’autre et d’échanger leur geste. Ainsi, je me dois de me présenter avec le signe d’un autre, lors de ma rencontre suivante, et ainsi de suite. Après cinq minutes, je crois bien n’avoir retenu que deux ou trois prénoms. Mais l’essentiel n’est pas là, on le verra…

Le choix du psychodrame

Le psychodrame peut alors commencer. Le psychodramatiste et l’un des participants se dirigent dans une moitié de salle, tandis que le reste des participants et moi-même – l’audience – allons nous asseoir de l’autre côté. Nous observons notre protagoniste du psychodrame qui va se dérouler, réfléchir, en compagnie du psychodramatiste, à l’objectif de la mise en action à venir. N’hésitant pas très longtemps, il opte pour la description d’un rêve, dont la signification lui échappe, mais dont le souvenir lui laisse une impression forte. Il souhaite le comprendre en revenant dessus.maestro-33911_1280

Ainsi que le veut le « protocole », ce rêve va donc être reconstitué sur notre scène improvisée, avec le protagoniste dans le rôle du co-metteur en scène et le psychodramatiste pour l’aiguiller, lui faire se poser les bonnes questions. Pour jouer les personnages du rêve, aucun problème logistique ne vient retarder la mise en place de cette expérience, car l’audience est fournie et va être mise à contribution. Interpréter un objet, une idée ? Cela ne pose pas problème dans le psychodrame ! Incarner une voix, une force ? C’est également possible. Une reconstitution chronologique du rêve (qui pourrait tout aussi bien être une scène de vie ayant réellement eu lieu) est ainsi jouée. Une fois les personnages et les divers éléments mis en place, on peut commencer.

Accompagner et aider à la prise de conscience

Le déroulement du psychodrame est en fait plus complexe qu’une simple définition de « metteur en scène » laisserait croire. Tout d’abord, il ne s’agit pas uniquement pour le psychodramatiste d’attribuer des rôles fictifs aux personnes présentes. Il lui arrive à de nombreuses reprises de procéder à des renversements de rôles, à savoir que le protagoniste principal est amené à jouer le rôle de lui-même puis, dans les secondes qui suivent, le rôle d’une personne qu’il avait en face de lui. Ainsi peut-il de manière plus ou moins précise révéler ce que le personnage en face de lui est censé lui dire, lui faire sentir, comment il doit agir. Ce procédé permet également au psychodramatiste de voir comment affiner la mise en scène, au plus juste de la réalité du protagoniste.

Le psychodramatiste, en accumulant pour lui des informations (le ressenti, les réactions) concernant le protagoniste, en lui posant des questions afin que celui-ci précise sa vision des choses, est également un agent de direction. A mesure que la reconstitution s’approche de la réalité voulue, le rythme monte et le protagoniste commence à cerner les réponses à certaines de ses questions – voire des éléments qui ne répondent à aucune question préalable. Le psychodramatiste, cadrant la reconstitution, n’hésite pas à arrêter une scène dont une éventuelle suite ne constituerait pas un élément nécessaire, ou, au contraire, à la faire continuer afin d’obtenir un élément utile. Car l’un des risques semble être de tourner en rond dans la simple étape symbolique d’une telle reconstitution. Il propose donc des options, revient sur des termes-clef énoncés par le protagoniste plus en amont qui peuvent expliquer la suite ou faire le lien avec ce qui précède.

Quant à l’audience, elle se voit constamment mise à contribution. Non seulement parce que certains des auditeurs peuvent jouer des rôles – le mien sera tantôt celui d’une planche verticale, tantôt celui de remplacer le protagoniste pour qu’il puisse « s’observer » –, on l’a dit, mais aussi parce qu’elle peut jouer « le double », c’est-à-dire, telle une petite voix, proposer un cheminement au protagoniste. Celui-ci est alors libre de prendre l’idée ou de la rejeter, selon son ressenti. C’est ici que l’utilité de l’échauffement se fait évident à mes yeux : il permet de se sentir assez à l’aise dans ses relations avec les autres participants pour pouvoir prendre la liberté de s’inclure – aussi temporaire et non-contraignant cela soit-il – dans le scénario élaboré par le protagoniste et accompagné par le psychodramatiste.maestro-33908_1280

Retour sur l’expérience

Si le psychodrame est précédé d’un échauffement, on dira alors qu’il est suivi par ce que j’appellerais quelques étirements : le partage. Car une fois le psychodrame terminé, le psychodramatiste, le protagoniste et l’audience – active ou observatrice – se réunissent en cercle. C’est alors que le psychodramatiste demande à chacun de s’adresser au protagoniste et de lui dire en quoi la bonne heure passée lui a rappelé des éléments personnels, s’est approchée d’une expérience ou d’une partie de son propre vécu. Une manière pour l’audience de réaliser, en s’exprimant ainsi, que l’expérience du psychodrame n’a pas été parlante que pour le protagoniste, mais que le rêve mis en scène a éveillé chez chacun une part de vécu ou de ressenti jusque là peut-être jamais verbalisée. Evidemment, ce n’est pas mon rôle de planche en bois verticale qui a été au cœur du processus s’étant déroulé dans mon esprit lors de cet après-midi, mais bien le sentiment d’avoir touché à une expérience pouvant être presque universellement partagée, bien que ressentie de manières aussi nombreuses que de personnes y ayant pris part.

« Montrez-moi », disait Moreno. Oui, et parlons-en !

Date de publication : 10 décembre 2014

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