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Carl Rogers n’est pas mort !

Il y a trente ans, exactement le 4 février 1987 : décès de Carl Rogers, célèbre psychologue nord-américain, à qui l’on doit l’Approche Centrée sur la personne, pierre angulaire du développement et de la résolution de conflits. Nous vous proposons de (re)découvrir ici un article paru dans feu le quotidien La Suisse le 9 février de cette même année. Norbert Apter explique ce que ce chercheur en relations humaines, ce visionnaire, a apporté au domaine de la psychologie et témoigne de sa rencontre avec l’homme et avec sa théorie qui s’est développée depuis et a pris un essor constant au fil des années tout autour du globe.

L’article paru dans La Suisse, le 9 février 1987:

Carl Rogers n’est pas mort !

Il continuera de vivre pour ses élèves et ses lecteurs, Carl Rogers, le grand homme de la psychologie humaniste, qui s’est éteint il y a quelques jours [le 4.2.87] à Los Angeles. En Suisse comme dans le monde entier, son influence compte et comptera encore dans l’évolution des méthodes de thérapie, d’enseignement et de relations humaines.

Profondément novateur par rapport aux modèles traditionnels d’éducation et de relation thérapeutique, le psychologue américain n’a pas toujours été écouté. Il dérangeait, il remettait en question beaucoup d’habitudes.

Comme on s’étonnait devant lui que ses théories ne soient pas davantage mises en application, il nous avait répondu avec le sourire : « Je suis de plus en plus accepté… Comme personnalité subversive ! ». Et avec modestie : « J’ai montré que la méthode existe et qu’elle peut servir ». Une méthode connue sous le nom d’ « Approche Centrée sur la Personne ».

Norbert Apter, psychologue genevois, nous apporte son témoignage personnel et nous en explique davantage.

Le deuxième souffle de la psychologie

Je l’ai rencontré pour la première fois à New York, lors mes études, en lisant son livre « Le Développement de la personne ». Je dis « je l’ai rencontré » car en effet, j’ai eu l’impression de ne pas lire seulement une théorie (comme à l’habitude) mais aussi de percevoir à travers ses mots l’homme profondément sensible, authentique et acceptant, l’humaniste qui a cherché, créé et élaboré sur et pour l’être humain. Et j’en ai été touché.

Plus encore, à mon grand étonnement, alors qu’en Suisse je n’avais que très peu entendu parlé de lui, là-bas tout le monde le connaissait déjà. Au moins autant que Freud. J’ai réalisé à quel point ses théories étaient non seulement utilisées en thérapie, mais aussi applicables et appliquées dans des jardins d’enfants, des écoles, des foyers éducatifs, dans des universités très reconnues.

Une présence authentique

Plus tard, je suis revenu à Genève et j’ai contacté Marcel Tourrenc pour m’inscrire au programme international de formation à l’Approche centrée sur la personne. Ce programme avait été co-fondé par Carl Rogers. Par Marcel, j’ai appris que j’aurais probablement la possibilité de rencontrer l’homme. Et lorsque j’ai été en sa présence, j’ai réalisé que l’authenticité, l’expérience, les connaissances et la simplicité de Carl Rogers n’avaient d’égale que sa renommée.

A Dublin, il y a deux ans, il anima – Carl Rogers aurait dit « facilita » – un séminaire d’une semaine sur la « communication interculturelle » avec plus de 250 participants (il a investi une très grande énergie dans ce domaine vers la fin de sa vie, et l’année dernière encore à Szeged, Hongrie). Au cours de ce séminaire, il nous (ré)-expliqua avec douceur, respect et chaleur la notion de base de sa théorie : la tendance « formative ». Il l’illustra à peu près ainsi.

Tout homme sait et peut

La graine du citronnier sait croître et le peut. Elle se nourrira des richesses qu’elle tirera du sol et la jeune pousse se dirigera d’elle-même vers la lumière, vers le soleil. Il n’est pas nécessaire d’indiquer au citronnier en formation comment s’abreuver de l’humidité et de l’eau, où se trouve le soleil, ni comment se nourrir des minéraux, ni même lesquels choisir. Ses seuls besoins pour se développer et s’épanouir pleinement sont d’être dans un sol fertile, dans un climat favorable.

Il en est de même de l’être humain. Lui aussi a cette tendance « formative », cette tendance à « l’auto-actualisation ». Il sait et il peut. De même que chaque graine, chaque citronnier a ses caractéristiques, son évolution propre, chaque être humain a ses dilemmes, ses propres questions, ses propres réponse, ses propres solutions. Ce dont il a besoin, c’est d’un climat favorable qui lui permette de les chercher, de les trouver, de les choisir et d’en tirer le(s) fruit(s).

Le climat : une manière d’être

Selon Carl Rogers, notre rôle d’agents d’aide – que nous soyons enseignants, éducateurs, assistants sociaux, psychologues, médecins – c’est de mettre à disposition ce climat favorable à l’épanouissement du potentiel de la personne.

Il définit ce climat comme ayant trois caractéristiques nécessaires et suffisantes :

  • l’acceptation inconditionnelle de la personne quelles que soient ses émotions, ses pensées, ses croyances, ses valeurs… sans désir de la changer, de la « modeler » ;
  • l’écoute empathique, c’est–à-dire l’écoute globale de la personne, l’écoute « par le ressenti », sans préconçus, sans « grille de décodage » ;
  • la congruence, c’est-à-dire l’authenticité de l’aidant dans sa présence, sa chaleur, ses ressentis et son expression.

Il ne s’agit donc pas là d’une manière de faire, une action, mais bel est bien d’une manière d’être (même si cela « s’apprend »). La confiance, dès lors, s’établira peu à peu à travers cette relation d’aide humaine et la personne s’épanouira dans ce processus selon ses envies, ses besoins, ses choix.

De nombreuses recherches en psychologie et en éducation corroborent votre théorie, Carl : elle vous survivra. Votre mort est pour tous les professionnels et tous les clients du monde la lourde perte d’un grand chercheur et d’un grand théoricien. J’en suis triste. Pour ceux d’entre nous qui vous avons connu, nous regretterons longtemps votre présence d’homme, d’être… profondément humain, et nous vous garderons dans notre cœur.

Norbert Apter, La Suisse, le 9 février 1987

En savoir plus sur sa théorie et sur le climat à développer…
Rendre non-nécessaire la défensive-agressive

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Date de publication : 21 janvier 2017

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